Fêtes galantes, un livret libertin ?
Avant-propos : lecteur, certaines explications te sembleront peut-être superfétatoires, voire trop développées. Hélas, l’expérience de l’oral m’induit à déchirer le voile, tout mettre au jour sans fausse pudeur, mais toujours dans un langage châtié. Foin du graveleux !
1)
le titre lui-même se veut évocateur,
au-delà de l’allusion picturale à Watteau, avec en outre le jeu de mots
puisque, au prix d’un barbarisme, l’interprétation par l’impératif est
possible : faites galante(s).
2) Nonobstant ce mauvais jeu de mots, il importe de relever les traces (sic !) des obsessions verlainiennes, préfigurées par sa plaquette, les Amies … cet opuscule consacré aux amours saphiques étant antérieur de deux années et édité sous le pseudonyme de Pablo de Herlagnèz
Ce n’est pas sans impertinence que ce
recueil présente, à mots plus ou moins couverts, sous une pudeur captieuse, le
désir sexuel et sa satisfaction pleine et entière, profondément assumée. Ce
ne sont pas toujours des turpitudes, le fantasme n’est pas forcément
malsain… Quoi qu’il en soit, c’est…
dans Clair
de lune. Passons sur cette métaphore physiologique, la lune, un peu
infantile, pour désigner le postère, mais «l’amour est vainqueur» au v. 6
comme «la vie opportune», belle leçon de jouissance, malgré l’incrédulité
des triomphateurs au v. suivant ; une interprétation
psychanalytique brutale ne renverrait-elle pas à un plaisir mâle
multiplié, donc fantasmé, avec les jets d’eau réitérés parmi les marbres
de la chair. Froide ? «Ils sanglotent d’extase» ? L’aveu sexuel
est patent… Post coitum animal triste est, adjectif que reprend deux fois le
texte… et que nous retrouverons ailleurs.
Pantomime :
Arlequin le faquin y combine l’enlèvement de Colombine, et il pirouette 4
fois…
Sur
l’herbe : Pourquoi pas sur la
paille, comme les paillards ? Un trio en émoi (cf. les phrases courtes, le
jeu des déclaratives qui déclarent la pulsion, les tirets du dialogue direct).
«L’abbé divague», submergé par le désir. Le marquis en a mis sa perruque
de travers, après s’être rhabillé ? Peu lui en chaut : «il goûte
la nuque de Camargo», une courtisane. La nuque est un des pôles du désir
verlainien (cf. les Ingénus, les Coquillages). La «flamme», bien sûr. Et les notes de monter,
comme le plaisir, comme dans Colombine.
La notation est très physiologique, pour l’homme comme pour la femme. Et
l’abbé de mettre bas la soutane : «ta noirceur se dévoile». Il
s’agit bien de décrocher soit une étoile (au septième ciel ?), soit la
lune qui se découvre. Et le «petit chien» de se glisser sous les jupes :
le voyeurisme est un des sujets les plus partagés par la sexualité
verlainienne (cf. les Ingénus). Avec
le «baiser encore plus cher», (car plus bas) écrit-il dans Confessions.
Et les bergères d’être de la fête, malgré la correction en «Embrassons»
de «Ça, baisons nos bergères», dans le manuscrit original, avec son allitération
en labiales si bien nommées. Et ce l’une après l’autre. Ou est-ce des
parties du corps de Camargo, elle-même en attente : «Messieurs ! eh
bien ?» L’acte recommence : «do mi sol», encore en ascension. La
fin est plus équivoque : on se refroque ou l’on reprend l’affaire:
«Hé ! bonsoir, la Lune !».
L’allée
laisse libre cours aux fantasmes : v. 9 et 10, «s’égaie en sujets érotiques…
maint détail». Avec le conclusif, en oubliant les Bronzés : «Blonde, en
somme», alors que le seul moyen de le vérifier se trouve dans le coquillage féminin.
L’adjectif «grasse» concerne soit la bouche ( ?), soit le corps désiré…
A la
promenade est plus ambiguë d’abord :
l’ombre est mourante à dessein, c’est l’alanguissement après le plaisir?
Les privautés sont au rendez-vous galant, au v. 12
Dans la grotte, v. l’étude du texte…
Les ingénus
porte bien son nom : les jeunes gens semblent peu expérimentés, et débutent :
ils regardent (v. 1, v. 3, v. 7 – 8), sans vouloir donner un sens obscène au
dard de l’insecte, malgré l’adjectif «équivoque», dans son ambiguïté.
Et le soir (bis) tombe, incitant à l’échange…
Cortège
et les coquillages vont de pair car le
singe contemple «la gorge blanche de la dame» (les seins), le négrillon, «ce
dont la nuit il rêve» (ici les fesses), le poète amoureux, le sexe féminin
avec le vers final: «Mais un, entre autres, me troubla»… sans développer le
entre autres (car rappelant d’autres partenaires ?).
En
patinant présente un titre ambigu qui peut
renvoyer à la caresse indiscrète, au badinage indécent… Ce que semble
indiquer à mots couverts la dernière strophe puisque l’amant demande à sa
partenaire de se maîtriser, de rester les mains dans son manchon et de se tenir
bien, donc de ne pas avoir les mains baladeuses, encore un des fantasmes de
Verlaine, cf. En bateau, v. 5 – 6.
Un simple relevé lexical montre que le désir physique est au rendez-vous :
«émoi», v. 3 ; «jeu», v. 7 ; au troisième quatrain, «les roses
naissantes… ont des senteurs presque innocentes», alors qu’Amour les
entrouvre. Une image pudique du bouton de rose féminin, la métaphore est
classique … ensuite : «l’haleine poivrée (=enivrante) des lilas», «ardeur,
excitant» au quatrième quatrain, v. 18 – 19 «aphrodisiaque effluve»
(=odeur qui augmente le désir sexuel) ; v. 21 : «émoustillés».
Notons la plaisanterie de la notation : si les cinq sens en crise ne
montent pas à la tête au sixième quatrain, où montent-ils donc ? La réponse
est évidente, sans qu’il y ait besoin d’un dessin, qui serait
pornographique au sens étymologique du terme… car «la fête» (v. 22) est
galante ! «baisers superficiels», (mais tangibles !) au v. 27.
L’adjonction de «– et sans peine» à : «nous jouissions» rend ce
verbe bien expressif !
v. 35 : «lourde volupté». Ne nous appesantissons pas sur
l’allusif : «calices vermeils, un réceptacle rouge, aux odeurs mûres».
Le Vertige semble bien celui du plaisir au v. 43 (apparemment, les allusions
sexuelles se retrouvent fréquemment, obsessionnellement, au troisième vers des
strophes !). La passion est présentée au douzième quatrain, non sans
distance critique, vu les expansions dépréciatives («oiseux, sans raisons»
au pluriel, «indéfiniment», «moites»), voire les substantifs négatifs, «tristesse»,
l’adjectif substantivé : «vague», pour ne pas évoquer l’antonymie
classique : «rires, pleurs». Ces satisfactions sexuelles sont condamnées
ensuite par : «mauvaises habitudes». Et l’amante contrainte de se
rester coite, il s’agit de se bien tenir… dans le quatrain final…
On retrouve dans Fantoches «un mauvais dessein» où les deux complices, Scaramouche
et Polichinelle, gesticulent, conformément à la commedia dell’arte. Les «simples»,
censés être cueillis par le Dottor Gratiano, un juriste en fait, sont-ils
aphrodisiaques ? Sa fille Isabella a un «piquant minois», et «en
tapinois, Se glisse, demi-nue, en quête», en une inversion des relations
classiques entre homme et femme. Mais la clameur du «rossignol, à tue-tête»,
rompt ce que cette situation peut avoir d’excitant : ici n’est que pure
comédie.
Après la charmille, le pavillon dans Cythère,
île consacrée à Vénus-Aphrodite, son berceau… L’odeur, les parfums de
l’aimée sont prégnants au v. 6, et le baiser intense (v. 8 – 9) ; non
sans dérision distanciée, comme souvent chez Verlaine quand le désir est extrême,
car les prosaïques «confitures» évitent la tension amoureuse qui
expliqueraient les «courbatures».
En
bateau reprend le sens de badiner (cf.
mener en bateau=badiner), l’étoile du berger est celle de Vénus et l’heure
du berger celle où la femme courtisée cède aux avances de son amoureux pour
devenir son amante. D’où l’image osée du «briquet dans» la «culotte» ?
Après cette remarque prosaïque, rien n’arrête le désir : «je mets
mes deux mains partout désormais»… L’abbé certes «confesse», mais ce
terme évoque aussi l’amour… Et la course des amants, pour brève qu’elle
soit, est gaie, sur l’eau, élément typiquement féminin…
Le faune
est l’incarnation mythologique du désir masculin ; de nouveau, nous
retrouvons la «suite mauvaise», après la rencontre amoureuse («m’ont
conduit et t’ont conduite, mélancoliques pélerins»)… rencontre qu’évoque
Mandoline, en s’en moquant («jase»).
Si À
Clymène est une déclaration d’amour où l’amant justifie sa passion en
énumérant par l’anaphore «puisque» ses raisons d’aimer : «les
yeux, la voix» («vision», cf. le «quelque méprise» d’Art poétique), «l’arome»
évoque bien le sens olfactif, corroboré par «l’odeur» (registre réaliste,
voire prosaïque !) virginale («cygne, candeur, anges»)… Nous sommes au
nœud de la relation, d’abord avec Elisa, puis avec Mathilde… et le corps,
par ses émanations subtiles, est bien perceptible, même si c’est à mots
couverts («être, pénètre, défunts»=perte sans regret des illusions face à
la réalité de l’autre)…
Aussi Lettre
est un poème plus clair ; passons sur les «rêves la nuit» et
l’interpellation : «adorable Madame» : si le désir semble regardé
avec dédain, il n’en est pas moins présent, comme l’atteste
l’enjambement : «parmi le lamentable émoi Des enlacements vains et des
désirs sans nombre» (comme inextinguibles), avec l’union, malgré
l’affirmation de son évanescence : «Mon ombre se fondra pour jamais en
votre ombre»… Il y a bien refus du jeu de la séduction et de la passion échevelée :
«je suis, très chère, ton valet» est bien un rejet, comme on l’attend de
cette expression, et comme attendu ici, nonobstant la note d’Olivier Bivort,
dans l’édition du livre de poche classique ; quelle meilleure raison de
rupture que d’évoquer les propositions indécentes de la suivante, la douce
confidente… Une traîtresse ! Et la fin de la missive est un coup de
Jarnac.
Les
indolents, malgré sa facture nonchalante,
reprend le thème de l’union amoureuse, avec l’extase finale impliquée par :
«Mourons» (v. 2, 4, 9) ensemble, et l’«exquise mort» finale.
Colombine
n’est pas en reste : «d’un saut de puce franchit le buisson» prête
pour le moins le flanc à l’interprétation sexuelle, la puce étant la métaphore
du désir sexuel qui pique, à l’époque médiévale (cf. avoir la puce à
l’oreille, d’après Claude Duneton !), les yeux d’Arlequin sont
luisants, et la ritournelle de reprendre, celle dont nous avons déjà rencontré
la montée : «Do mi sol mi fa»… «yeux pervers,
chattes, appas, à bas les pattes, implacable, relevant ses jupes» : le
champ lexical du stupre y affleure.
L’amour
par terre reprend Sur l’herbe, avec la discrétion propre au «coin le plus mystérieux»,
et l’amour est à bas, lui qui souriait «en bandant malignement son arc» ;
la métaphore du sexe masculin est évidente, et cette
tension, maintenant abattue (sic!), n’a pas été sans effet :
«dont l’aspect nous fit tant songer tout un jour» (intensité et durée !).
Puis, comme si Verlaine pressentait ses ruptures successives : triste (3
occurrences), «debout le piédestal Tout seul», «mélancolique», «avenir
solitaire et fatal», voire son attente de la reconnaissance littéraire :
«le nom de l’artiste se lit péniblement»…
En
sourdine clôt la fête dans le désenchantement :
«silence profond». Il y injonction certes dans le quatrain suivant, et les «sens
sont extasiés», de l’un comme de l’autre. Mais c’est pour laisser place
aux «vagues langueurs» ; la femme ne doit plus rien attendre : «croise
tes bras sur ton sein», ni rien entreprendre : «chasse à jamais tout
dessein». La communion du couple est celle du «désespoir», après «la détresse»
de Fantoches. Comme l’évoque,
sur un ton encore plus funèbre,
Colloque
sentimental. Le vers 3 jugule tout désir,
comme «extase ancienne», ou la nostalgie des baisers chez le premier émetteur
(v. 12). Ce sont des paroles, malgré ses efforts (v. 9 – 10), sans
romances… et sans récepteur extérieur, à part la nuit, et le blanc du vers
final.
Le Clair de lune initial s’est éteint… La fête est finie.